"Le droit à l'information"
A-t-on encore le droit à l'autodétermination en matière d'information?

"Ce qui est vrai est ce qui paraîtra demain dans les journaux!". Cet aphorisme du grand éditeur de presse Axel Springer décrit avec un réalisme saisissant la puissance et l'influence des médias. Dans le même ordre d'idée, on cite aussi le mot cynique du philosophe allemand Oswald Spengler: "Trois semaines de travail de presse et le monde entier connaît la vérité vraie!".

La liberté de la presse est l'une des pierres angulaires des démocraties occidentales, en même temps qu'une des plus graves menaces qui pèse sur la sphère privée des individus. A force de sacrifier au dogme du "droit du public à être informé", qui nous vient des Etats-Unis, on semble prêt aujourd'hui à faire passer la liberté de la presse avant la protection de la personnalité ! Les journalistes de notre temps revendiquent le droit de déterminer par eux-mêmes la façon de mener leurs investigations, et jusqu'à quel degré il convient de veiller au respect de la vie privée. Cette attitude foule aux pieds une exigence essentielle de l'Etat de droit.

L'Etat de droit et la liberté d'expression
Lors d'un récent colloque consacré à cette question, le juge fédéral et professeur Martin Schubarth a fait observer que les limites tracées par le droit entre le licite et l'illicite n'apparaissent pas toujours contraignantes aux yeux de certains journalistes, qui tiennent à décider souverainement si telle ou telle personne doit subir, et dans quelle mesure, des atteintes à sa vie privée. L'orateur a donc appelé de ses voeux une remise en cause ce comportement fondamentalement discutable du point de vue de l'Etat de droit, en ajoutant: "Quiconque relativise les fondements juridiques de l'Etat au nom de la liberté de la presse sape les fondements mêmes de la liberté de la presse".

Toute liberté a ses limites si l'on souhaite qu'elle serve les intérêts de la collectivité. Il faut accorder aux droits fondamentaux que sont la protection de la personnalité ou le droit à l'autodétermination en matière d'information la même valeur constitutionnelle qu'à la liberté de la presse.

Il n'existe pas de "célébrités privées"
Cependant le journaliste fort dans sa profession objecte - et il n'a pas entièrement tort - que beaucoup de prétendues victimes des médias pèchent par coquetterie en sollicitant souvent la lumière des projecteurs et s'étonnent ensuite que la presse ne se contente pas de relater leurs succès, mais s'étende aussi sur certaines de leurs mésaventures, comme un flagrant délit de conduite en état d'ivresse par exemple. Au demeurant, on voit aussi de plus en plus de gens commercialiser leurs droits personnels les plus intimes. Enfin, lorsque des personnalités profitent des médias, ceux-ci estiment avoir droit à des contreparties ! Le fait que les médias se précipitent sur un événement d'autant plus avidement qu'il est négatif ne témoigne pas, bien sûr, de leur délicatesse de sentiment mais vient tout simplement valider l'adage "bad news are good news", qui dit que c'est ce type d'événement qui fait monter les tirages et les taux d'audience.

Les sujets relevant de la sphère individuelle sont aujourd'hui divulgués bien plus souvent qu'autrefois et la frontière entre vie "publique" et domaine privé s'estompe chaque jour davantage. Des débats de plus en plus animés opposent gens de média et personnes concernées sur la question de savoir à partir de quand quelqu'un devient une "personnalité publique" et s'expose nécessairement à la curiosité des médias. A notre époque de l'info omniprésente et des médias envahissants, le cercle des personnes exposées (ou obligées de s'exposer) au public ne cesse de s'élargir. Cela dit, il est vrai que ces personnes doivent aussi savoir "encaisser" davantage que l'homme ordinaire.

Directives pour journalistes
Si notre temps ne connaît pratiquement plus de tabous, la plupart des "victimes des médias" ressentent pourtant les attaques personnelles ou dirigées contre des membres de leur famille comme des expériences traumatisantes et comme un viol de leur intégrité personnelle. La meilleure protection possible contre de telles expériences consiste donc à entourer la sphère privée d'une épaisse clôture - même si cela n'offre pas toujours une garantie absolue.

Pour autant, il serait injuste d'accuser les gens de média d'avoir exclusivement de mauvaises intentions, car ils se sont donné leur propre charte de droits et de devoirs: "Le/la journaliste qui récolte, choisit, rédige, interprète et commente les informations respecte les principes généraux de l'équité exprimés par une attitude loyale envers ses sources, les personnes dont il/elle parle et le public". Font notamment partie des devoirs journalistiques la recherche de la vérité, la fidélité à l'égard des sources, le maintien du secret professionnel, la confidentialité, le respect de la dignité humaine et l'incorruptibilité. Ces directives, hélas, n'empêchent pas l'atteinte à la vie privée d'être le pain quotidien des médias et le respect des principes déontologiques l'exception. La plupart des rectificatifs publiés, extrêmement brefs et discrets, n'ont pas valeur de réparation et encore moins de réhabilitation pour la personnalité déshonorée.

On peut parier en 'immense majorité des gens n'ont pas de squelette ni même de petit chien enterré dans leur cave. Mais quiconque s'expose au champ d'influence des médias court le risque de voir ce petit chien se transformer en tigre. Demain comme hier, l'autodétermination en matière d'information n'aura de chance d'être tant soit peu préservée qu'à l'intérieur d'une sphère privée soigneusement verrouillée, inaccessible au public et très éloignée des médias!


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