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"La sphère privée, un paradis perdu?"
Un droit humain mis à l'épreuve

Depuis l'avènement de l'électronique dans les télécommunications, un nombre incalculable de données ont été enregistrées, rassemblées et exploitées dans le monde entier. En même temps que la technique se popularisait, jusqu'à devenir l'instrument domestique banal que nous connaissons, le transfert de données s'est développé de façon exponentielle au point de menacer aujourd'hui notre sphère privée comme jamais auparavant.

Très tôt déjà dans la seconde moitié du 20e siècle, des scientifiques, aux Etats-Unis, avaient commencé à s'inquiéter de la menace que cette évolution faisait peser sur un acquis, érigé pourtant en droit humain, de notre civilisation. Naquirent alors, dans la plus pure tradition idéaliste américaine, diverses institutions qui se fixèrent pour but de protéger l'intégrité personnelle et la sphère privée de l'individu. De l'autre côté de l'Atlantique, on faisait confiance aux traditions européennes, aux us et coutumes et à l'impératif catégorique.

Au cours de ces dernières années, précisément, les instituts américains défendant la "privacy" ont été énormément actifs, et fait des menaces pesant sur la sphère privée un thème de discussion. Sous nos latitudes, le problème est ravalé au rang de préoccupation mineure, même si le citoyen ordinaire et le leader d'opinion doivent supporter de plus en plus d'atteintes à leur sphère privée, qu'elles viennent de l'Etat, de l'économie ou encore par exemple des acteurs du système de la santé.

D'où la question suivante: le citoyen des Etats-Unis est-il beaucoup plus sensible à tout ce qui touche à sa sphère privée, a-t-il pris conscience beaucoup plus tôt des dangers qui la guettent, ou en a-t-il une conception beaucoup plus aiguë que l'Européen?

Autrement dit, l'Européen croit-il encore aveuglément au caractère intangible de sa sphère privée, ou celle-ci lui importe-t-elle moins?

Question rhétorique, certes, mais le fait est que dans le monde d'aujourd'hui, même des valeurs traditionnelles ou réputées sûres peuvent vaciller bien plus rapidement que dans le monde d'hier. Qui plus est, la révolution technologique a eu lieu plus tôt et sur une plus large échelle aux Etats-Unis qu'en Europe. Pourtant, chez nous non plus, nous ne devons pas rester passifs face à cette évolution. Le droit, entier et indivisible, de l'individu à la protection de sa sphère privée a une importance cruciale tant pour la société que pour l'économie. Les années du communisme mais aussi du fascisme nous l'ont enseigné.

"La protection et la sauvegarde de la vie privée seront, dans la société de l'information, aussi importantes que l'ont été la protection des consommateurs et la sécurité des produits dans l'ère industrielle". (Marc Rotenberg, Electronic Privacy Information Center)

Cette évolution en sens contraire de part et d'autre de l'Atlantique a de quoi étonner. D'ordinaire, l'Américain passe pour extraverti, tandis que l'Européen, plus mesuré, a la réputation d'être plutôt introverti. La plupart des émissions de télévision supposées exhibitionnistes et les talk shows voyeurs viennent d'Amérique. Nous n'avons découvert le genre au fond que récemment. Pourtant, l'Américain paraît au premier abord, du moins pour ce qui touche à ses rapports avec le domaine public, davantage attaché du point de vue institutionnel au respect de la sphère privée que l'Européen, car il ne reste pas les bras croisés!

L'une des premières institutions internationales qui s'est intéressée à la protection de la sphère privée sous ses multiples formes est "Privacy International", fondée en 1990 et domiciliée à Londres (www.privacyinternational.org). Elle est l'une des premières organisations compétentes qui aient étudié les conséquences de la mondialisation sur l'individu et les droits de celui-ci et combattu leur limitation croissante. Dans des campagnes planétaires, elle n'a cessé et ne cesse de dénoncer et de rendre compte d'écoutes illégales, de mesures de sécurité nationales illicites qui restreignent les droits individuels des citoyens, de données obtenues illégitimement par le biais de cartes d'identité ou de crédit ou échangées sans autorisation ainsi que de méthodes d'information policières ou médicales violant la personnalité. A l'instar d'autres institutions similaires, "Privacy International" considère qu'Internet pose principalement problème, car l'interactivité de la Toile encourage précisément l'obtention illégale d'informations! Dans l'intérêt d'un marché libéralisé, le problème appelle toutefois une réponse plus technologique que juridique.

Cette réponse ne consiste certainement pas à transformer les individus en policiers de la planète. L'idée est plutôt de sensibiliser l'opinion publique au droit légitime de la personne au respect de sa sphère privée. Malheureusement, de nombreux citoyens croient encore que leur droit à leur sphère privée est plus large qu'il ne l'est en réalité dans la législation. D'autres se consolent de l'érosion de la sphère privée en voulant croire qu'elle n'est nécessaire qu'à ceux qui ont quelque chose à cacher.

Il est essentiel d'éveiller les sensibilités en la matière. La sphère privée ne signifie, en dernière analyse, ni plus ni moins que la protection de la personnalité, la liberté d'action, la pluralité de la concurrence et la dignité.

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